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La distinction Nansen 2012
Distinction Nansen pour les réfugiés 2012
Mme Hawa Aden Mohamed - biographie et informations générales
Madame Hawa Aden Mohamed est la lauréate 2012 de la distinction Nansen pour les réfugiés. L'action visionnaire de cette ex-réfugiée a transformé l'existence de milliers de déplacées de tout âge. Celle que beaucoup appellent « Maman Hawa » a fondé et dirige le Centre d'éducation pour la paix et le développement, qui a mis en place à Galkayo, ville de l'État de Puntland dans le nord-est de la Somalie, un ambitieux programme d'éducation.
Dans ses attendus, le comité d'attribution de la distinction a expliqué que « Maman Hawa » avait été désignée comme lauréate parce que l'ensemble de son œuvre contribuait à la mise en place d'un environnement au sein duquel les déplacées et réfugiées rapatriées de tout âge étaient à même de comprendre, défendre et promouvoir leurs droits fondamentaux.
Depuis des décennies, « Maman Hawa » se consacre à l'amélioration de l'existence en Somalie de déplacées ou de réfugiées rapatriées de tout âge.
« Maman Hawa » naît à Baidoa, bourgade du sud-ouest de la Somalie. Alors qu'elle est enfant, son père prend une décision déterminante pour sa vie et, à travers elle, pour celle de milliers de Somaliennes : il l'envoie à l'école, chose tout à fait insolite à la fin des années 50. En outre, face aux critiques d'anciens ou d'amis, Aden « Amey » Mohamed tient bon.
Elle s'en souvient : « Mon père avait un point de vue particulier sur les filles, un point de vue très inhabituel. J'entends encore les aînés, les amis, lui demander: 'Pourquoi veux-tu que tes filles aillent à l'école?' Ce à quoi mon père répondait: 'Ne vous occupez pas de mes filles.' »
Aden « Amey » Mohamed qui mourut des suites d'une attaque cérébrale au milieu des années 80 et fut inhumé à Baidoa, ne justifia jamais sa décision, cependant qu'il ne vint jamais à l'idée de la jeune Hawa de lui en demander les raisons - c'était son père, et telle était sa volonté.
La soif d'apprendre et d'avancer dans ses études amène « Maman Hawa » à parcourir le monde. Au bénéfice d'une bourse pour étudier en Inde, elle demeure là huit ans avant de rentrer en Somalie, où elle est engagée par le Ministère de l'éducation. Au sein de cet organisme, elle devient finalement directrice du Département de l'instruction des femmes. Après 15 années passées ainsi dans la fonction publique, elle décide de se lancer avec sa sœur dans la confection en achetant des tissus, notamment en Inde et en Thaïlande. À la même époque, elle crée en outre une organisation non gouvernementale dont la vocation est de proposer une instruction et une formation professionnelle aux femmes de Mogadiscio. Baptisée « Établissement des femmes de Somalie », c'est l'une des premières ONG du pays. Toutefois, après le renversement de Siad Barre, en 1991, « Maman Hawa » doit fuir, d'abord vers Kismayo, ville portuaire du sud du pays, puis vers le Kenya, enfin vers le Canada.
« Maman Hawa » reconnaît volontiers que ce qu'elle a vécu en tant que réfugiée a été très différent des horreurs qu'ont connues les milliers de Somaliens qui, depuis une année environ, ont quitté leur foyer pour échapper soit à la guerre menée contre les militants islamistes, soit à la faim consécutive à la sécheresse.
« [Au Canada] On reconnaissait leurs droits aux réfugiés : ils étaient nourris, vêtus et logés. Aujourd'hui, les réfugiés vivent dans la brousse, sans eau, sans nourriture, sans abri », se rappelle-t-elle.
Néanmoins, le fait de devoir quitter son pays l'a marquée : « Quand on est soi-même réfugié, on comprend parfaitement le sens de ce mot, on sait ce qu'il recouvre vraiment. Et j'éprouve une grande tristesse quand je vois des déplacés. On dit qu'il y a toujours des raisons d'espérer, qu'il ne faut pas perdre espoir, car l'espoir est le flambeau de la vie ; mais, en réalité, c'est bien difficile, surtout pour les femmes et les enfants. »
Au Canada, « Maman Hawa » gagne sa vie comme assistante sociale et conseillère pour la lutte contre la pratique des mutilations génitales féminines auprès d'un centre de santé de Toronto, le Women's Health in Women's Hands (la santé des femmes aux mains des femmes). En 1994, elle est proclamée « femme de l'année » par la Direction de la condition féminine de l'Ontario.
En 1995, elle décide de rentrer en Somalie, où son mari l'a précédée : estimant ne pas pouvoir s'en tenir à sa vie confortable, elle pense qu'il lui faut faire davantage.
Le retour au pays n'est en rien aisé. Dans un premier temps, elle gagne Kismayo, où elle crée le Centre d'éducation pour femmes de Juba. Elle ne peut toutefois pas demeurer dans cette ville, dont les clans ennemis organisés en milices ont bientôt fait un champ de bataille. Elle n'est pas près d'oublier ce 11 juin 1999 et l'évacuation par une équipe belge de Médecins sans frontières.
Elle rit en pensant à ses lunettes qu'elle n'a pu emporter : « Je les ai laissées - j'ai tout laissé sur place ».
« Maman Hawa » trouve à se réfugier à Nairobi, mais aussitôt elle songe à rentrer en Somalie. Cette fois-ci, c'est à Galkayo qu'elle ira. Certes son mari se trouve déjà dans la région (il travaille dans un établissement de recherche), mais c'est risqué, car son action est susceptible de déplaire à certains.
Initialement, le centre qu'elle fonde dans cette ville du nord-est du pays est mal accueilli, mal perçu. « Avec la communauté locale, cela n'a pas été facile : on ne nous connaissait pas, on m'appelait de toutes sortes de noms d'oiseaux. » Ces difficultés, précise-t-elle, tenaient en autres à ce qu'elle était chrétienne, féministe - bref qu'en tant que femme, elle était indigne de l'Islam.
« Dans les mosquées, on parlait de nous, on nous diabolisait. De notre côté, nous nous taisions. Mais peu à peu les choses se sont calmées quand on a vu combien de femmes - près de 250 - suivaient les cours pour adultes. Nous avions construit une douzaine d'écoles. »
Le Centre n'avait désormais plus besoin de convaincre. Ses élèves, oui.
Le Centre d'éducation pour la paix et le développement de Galkayo aide les femmes et les jeunes filles à affirmer leurs droits, à acquérir des compétences indispensables et à être socialement plus actives que par le passé. Depuis son inauguration, en 1999, il a aidé plus de 215 000 personnes - déplacés, victimes et survivants d'actes de violences - en leur permettant de se remettre, de se soigner et de renouer avec l'existence. Il dispense également une formation professionnelle en menuiserie et en soudure dont l'un des bienfaits est de soustraire à la rue de jeunes déplacés, de les empêcher ainsi de tomber sous la coupe de groupes armés somaliens de tout genre.
« Maman Hawa » est désormais acceptée par une majorité de la communauté locale, ce qui l'amuse bien : « On commence par être une sorcière, et puis un jour on vous appelle 'maman' ou eedo ».
« Sans instruction, on n'existe pas »
Tous les accomplissements de « Maman Hawa » procèdent de sa conviction que l'éducation est à la base de tout, surtout pour les femmes. « Pour moi, être dépourvu d'instruction c'est comme être malade ; sans instruction, il y a tant de choses dont on ne peut prendre conscience, sans éducation, on n'existe pas véritablement. Sur le plan physique, oui ; mais d'un point de vue mental et émotionnel, non. »
Chaque jour apporte son lot de nouveaux défis. « Maman Hawa » et son équipe s'emploient maintenant à présenter aux jeunes filles la nouvelle constitution de la Somalie, grâce à quoi elles connaîtront leurs droits. Elles parfont leur éducation et, du coup, leur mentor aussi.
« On n'a jamais fini de s'instruire, chaque jour on distingue autre chose. Personnellement, je ne suis pas très instruite, je n'arrive pas à tout exprimer. L'éducation passe par un apprentissage permanent, elle est tout. »
La création d'un établissement de formation supérieure pour les femmes - il n'en existe pas actuellement - est l'un de ses projets d'avenir.
« Maman Hawa » lutte contre la pratique des mutilations génitales féminines
« Maman Hawa » a perdu une sœur, Fatouma, morte d'une infection après avoir été excisée vers l'âge de sept ans. « Maman Hawa » n'était pas née à cette époque, mais cette disparition l'a quand même inspirée dans son action militante contre les mutilations génitales. On estime que 95 % des Somaliennes ont subi de telles mutilations, la plupart sous cette forme extrême qu'est l'infibulation.
« Quand je discute des mutilations génitales féminines, il me vient parfois la chair de poule. Comment un père, surtout un père informé, qui sait, qui lit, qui est capable de comprendre, peut-il tolérer que sa fille...» La voix de « Maman Hawa » n'est plus qu'un souffle: « Vraiment, je ne comprends pas ...»
« Maman Hawa » ne reproche pas la mort de sa sœur à son père : il n'était pas partie à la décision; quant à la tante qui organisa l'excision, elle n'était pas consciente de ce qu'elle faisait. Le mot « pourquoi » n'était tout simplement pas de mise.
On assiste à des progrès: certaines formes de mutilations génitales féminines n'ont désormais plus droit de cité dans le Puntland, tandis qu'une nouvelle constitution adoptée par le Gouvernement somalien fédéral de transition au début du mois d'août entend les proscrire sans exception. Il faudra toutefois des efforts et du temps pour mettre fin à cette coutume profondément enracinée.
« Celles qui n'ont pas subi de mutilation génitale sont aujourd'hui encore frappées d'opprobre. Ce sont de jolies jeunes filles, qui y ont échappé, mais auxquelles nous devons recommander d'être discrètes, de ne rien dire. »
Aux yeux de « Maman Hawa », les hommes devraient eux aussi lutter contre la pratique des mutilations génitales féminines, mais ils éludent souvent cette question au chef qu'elle concerne les femmes. C'est, pour la lauréate 2012, « triste et décourageant », car, même si la pratique des mutilations génitales féminines relève d'une tradition, c'est à l'esprit critique de distinguer le bon du mauvais.
Année et lieu de naissance : 1949, Baidoa (Somalie)
Parcours professionnel
- 1973-74 : Somalie : enseignante en formation professionnelle.
- 1974-87 : Département de l'instruction des femmes, Ministère somalien de l'éducation (période pendant laquelle elle crée la première école d'institutrices de Mogadiscio).
- 1987-88 : Consultante de l'UNICEF auprès de l'Organisation des femmes de Somalie.
- 1988-90 : Fondatrice et directeur de l'Établissement des femmes de Somalie, ONG nationale ayant son siège à Mogadiscio.
- En 1991, quand éclate le conflit, fuit la Somalie et s'établit au Canada en tant que réfugiée. À Toronto, gagne sa vie comme éducatrice de la santé et conseillère en mutilations génitales et en santé de la femme.
- Revient en Somalie en 1995 et crée dans la ville portuaire de Kismayo le Centre de Juba d'éducation des femmes.
- En 1999, les milices envahissent Kismayo et mettent à sac le Centre de Juba. S'enfuit une fois de plus, cette fois pour Galkayo, dans l'État de Puntland, où, repartant de rien, elle crée le Centre d'éducation pour la paix et le développement.