Donner un visage humain à la question de l'apatridie

Articles d'actualité, 20 septembre 2011

© Avec l'autorisation de Greg Constantine
Le photojournaliste américain Greg Constantine lors d'une exposition de ses photos à Nairobi.

BANGKOK, Thaïlande, 20 septembre (HCR) Faire connaître le sort de 12 millions d'apatrides dans le monde s'est transformé en une passion pour le photojournaliste américain primé Greg Constantine, qui vit à Bangkok. Son exposition « Gens de nulle part », comprenant des clichés sur la vie des apatrides dans huit pays, est présentée jusqu'à début octobre au siège des Nations Unies à New York, puis dans le hall d'accueil de la banque BBVA à Madrid, en Espagne de mi-octobre à début novembre et enfin au Royal Albert Hall à Londres de mi-novembre à début décembre. Kitty McKinsey, porte-parole du HCR à Bangkok, s'est entretenue avec Greg Constantine sur son travail.

Parlez-nous de « Gens de nulle part »

Ce n'est que la partie émergée d'un projet bien plus vaste. C'est un appel à faire connaître l'apatridie auprès de publics et d'audiences différents. Je trouve que lorsqu'on découvre la question de l'apatridie et de la privation de citoyenneté, on est fasciné et également consterné.

Dans un monde où chacun a un appareil photo digital, pourquoi prenez-vous encore des photos sur des pellicules, de plus en noir et blanc ?

J'aime la façon dont ressortent les photos prises sur une pellicule. Les appareils photo [Leica et Nikon] que j'utilise sont très petits, ils ne sont pas intimidants. Ils permettent la souplesse. Ils me permettent de travailler dans des conditions de très faible luminosité. Je vois la vie en noir et blanc. Les couleurs pour moi peuvent être très perturbantes. Autour du sujet que je photographie, je ne veux aucune source de distraction possible. Je veux que les personnes regardant mes photos puissent se concentrer directement sur le sujet photographié.

Quelle a été votre coopération avec le HCR sur ce projet ?

Même si le projet « Gens de nulle part » est le mien, ma coopération avec le HCR s'est révélée inestimable. Le HCR a financé différentes missions durant les trois dernières années au Kenya, en Ukraine et en Côte d'Ivoire, trois zones géographiques avec des cas très différents d'apatridie qui se sont avérés vitaux pour mon projet. Le HCR utilise mon travail pour donner une autre dimension à des discussions que l'organisation mène sur l'apatridie.

Qu'est-ce qui vous a amené aux apatrides ou à la question de l'apatridie ?

Quand j'habitais à Tokyo [en 2005], l'un des premiers sujets sur lesquels j'ai travaillé en tant que photojournaliste était les réfugiés nord-coréens. La plupart des réfugiés nord-coréens que j'ai rencontrés en Asie du Sud-Est étaient des femmes ayant donné naissance à des enfants en Chine. Les enfants n'étaient pas des citoyens nord-coréens, ils n'étaient pas considérés comme étant des citoyens chinois et, jusqu'à ce qu'ils foulent le territoire de Corée du Sud, ils n'étaient pas non plus considérés comme des ressortissants de ce pays. Alors ces enfants étaient véritablement apatrides. Ces rencontres ont marqué le début de mon intérêt sur l'apatridie.

Pour des milliards de personnes sur cette planète qui ont une nationalité, une carte d'identité et un passeport, pouvez-vous décrire les souffrances endurées par les apatrides ?

L'apatridie fait référence à la situation d'une personne qu'aucun Etat ne considère comme l'un de ses citoyens. La plus grande souffrance est de ne pas être reconnu par un pays auquel vous êtes convaincu d'appartenir, ou de ne pas être reconnu par votre voisin, par l'Etat ou par les autorités. Ajoutez à cela la notion d'immobilisme prolongé ressentie par les apatrides car leur situation est dépendante de facteurs qui sont hors de leur contrôle.

Parlez-nous un peu des choses que les apatrides ne peuvent pas faire car ils ne sont citoyens d'aucun pays.

Aller à l'école. Ouvrir un compte en banque. Voyager. Avoir un passeport, une carte d'identité, un certificat de naissance, un certificat de mariage, un certificat de décès. Pouvoir rentrer dans un bâtiment public. Pouvoir postuler en tant que fonctionnaire. Pouvoir voter. Dans certains cas, pouvoir recevoir une aide humanitaire. Pouvoir prouver à un agent qui vous êtes à un point de contrôle. Pouvoir posséder un terrain, pouvoir le cultiver, pouvoir construire sur ce terrain. La liste est interminable.

Est-ce que les personnes dont vous transmettez le témoignage ressentent que vous êtes leur défenseur ?

Non, je leur fais clairement comprendre que je ne suis pas leur défenseur. Ce n'est pas mon rôle ; c'est le rôle du HCR et d'autres organisations. J'espère que je peux participer à défendre leur sort. Cependant, lorsque je prends en photo des apatrides, je leur fais savoir qu'il est de ma responsabilité d'assurer que leur témoignage sera présenté à la plus large audience possible. Je veux que mon travail soit vu par des personnes qui peuvent agir concrètement au bénéfice des apatrides.

Quels changements voudriez-vous voir intervenir ?

L'apatridie ne se solutionne pas par le changement d'une loi ou d'une constitution. Ce n'est pas simplement en disant « Ces personnes étaient apatrides depuis 35 ans et maintenant, grâce à quelques phrases modifiées dans une constitution, ils ne sont plus apatrides. » C'est capital, mais ce que j'ai vu sur le terrain, c'est que les apatrides sont à un niveau si bas dans la société par rapport à la population du pays aux niveaux compétitif, économique, éducatif, politique? Ce n'est pas juste un changement de loi dont ils ont besoin, mais de développement.

Voyez-vous quelques points positifs pour éliminer ou éviter l'apatridie ?

L'un des points positifs, c'est simplement que beaucoup de gens ne sont plus juridiquement apatrides : c'est un bon point de départ. Regardez les Bihari ourdouphones apatrides depuis 35 ans et, à la fin 2008, ils sont finalement reconnus en tant que citoyens du Bangladesh. Parallèlement, les personnes ont besoin de prendre conscience du travail qui reste à faire. Pour que les membres de la communauté ourdouphone au Bangladesh sentent vraiment leur intégration dans le pays où ils sont nés et où ils vivent, un changement est nécessaire dans la façon dont ils sont considérés par les Bangladais. Ce sont les points positifs mais il y a aussi des communautés où vous avez vraiment peu d'espoir pour l'avenir.

Quels sont vos projets en tant que photojournaliste ?

Je vais publier une série d'ouvrages [sur l'apatridie] dans les 14 prochains mois. « Les Nubiens du Kénya » sort en octobre, sa publication est financée par le HCR et l'Open Society Institute. Les quatres livres n'ont pas vraiment pour but de présenter mon travail. Leur publication permettra de faire entendre le témoignage des apatrides sur leur vie, notamment via mes photos prises durant les cinq dernières années.

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L'apatridie à travers le monde : Photos de Greg Constantine

La nationalité semble un droit inaliénable, mais on compte à travers le monde jusqu'à 12 millions d'apatrides qui luttent pour leur survie au ban de la société. Ils n'ont pas de nationalité et n'ont pas accès à ses avantages juridiques. Ils vivent dans un vide juridique. Ils ne bénéficient pas des droits basiques que tous considèrent comme acquis comme l'enregistrement de la naissance d'un bébé, un voyage, l'inscription à l'école, ouvrir un compte bancaire ou être propriétaire foncier.

L'apatridie a de nombreuses causes. Certaines populations ont été exclues de la citoyenneté au moment de l'indépendance d'un pays au terme de l'occupation coloniale. D'autres sont victimes d'une dénationalisation massive. Dans certains pays, les femmes ne peuvent pas transmettre la nationalité à leurs enfants. Parfois, à cause de la discrimination, la législation ne garantit pas la citoyenneté pour certains groupes ethniques.

Le problème est mondial. Le HCR s'est vu confier le mandat de coopérer avec les gouvernements pour prévenir la survenance de l'apatridie, pour résoudre les cas qui surviennent et pour protéger les droits des apatrides. L'institution sensibilise les apatrides sur leurs droits et les aide à l'acquisition d'une nationalité. Avec ses partenaires, elle mène des campagnes sur la citoyenneté pour aider les apatrides à acquérir une nationalité et des documents d'identité.

Le photographe Greg Constantine est un photojournaliste américain, lauréat de nombreuses distinctions. Depuis 2005, il vit en Asie et a commencé à travailler sur son projet « Les habitants de nulle part », qui rend compte de la situation critique des apatrides à travers le monde. Son travail a été primé plusieurs fois, dont les prix suivants : Pictures of the Year International, NPPA Best of Photojournalism, Amnesty International Human Rights Press Awards (Hong Kong), Society of Publishers in Asia et Harry Chapin Media Award for Photojournalism. Greg est gagnant ex-aequo du Osborn Elliot Prize for Journalism in Asia, remis chaque année par Asia Society. Son travail sur « Les habitants de nulle part » a été largement publié et exposé au Bangladesh, au Cambodge, en Thaïlande, en Malaisie, au Japon, en Suisse, en Ukraine, à Hong Kong et au Kenya. Il est basé en Asie du Sud-Est.

L'apatridie à travers le monde : Photos de Greg Constantine

Les apatrides

Des millions d'apatrides sont pris au piège dans un vide juridique, avec des droits fondamentaux limités.

Réfugiés du Myanmar

Au cours des derniers mois, plus de 2 000 réfugiés originaires du Myanmar sont arrivés dans le nord de la Thaïlande. Ils disent fuir la reprise du conflit et les violations des droits humains dans l'Etat de Kayin au Myanmar. Les réfugiés, qui appartiennent principalement à l'ethnie Karen, disent que leurs maisons et leurs villages ont été brûlés et que des civils ont été tués. Beaucoup sont en très mauvaise santé et souffrent de maladies telles que le paludisme après un voyage long et dangereux vers les camps à travers des zones extrêmement minées. Les réfugiés arrivent dans des camps gérés par le gouvernement, principalement dans la région de Mae Hong Son, au nord de la Thaïlande.

L'UNHCR travaille avec le gouvernement thaïlandais et les organisations non gouvernementales pour s'assurer que les nouveaux arrivants sont admis dans les camps et qu'ils reçoivent l'hébergement et la protection adéquats. L'hébergement est une préoccupation majeure car certains camps de réfugiés sont surchargés. Lors d'une réunion à la mi-mai, les autorités thaïlandaises ont donné leur accord pour la construction de maisons en matériaux plus résistants afin d'y installer les nouveaux arrivants.

Actuellement 140 000 réfugiés originaires du Myanmar vivent en Thaïlande dans neuf camps situés près de la frontière, beaucoup d'entre eux sont là depuis plus de 20 ans.

Septembre 2006

Réfugiés du Myanmar

À la frontière : bloqués à Saloum

Suite à l'éclatement de violence en Libye au mois de février 2011, des dizaines de milliers de personnes ont afflué en Égypte, au poste frontalier de Saloum. Si la plupart d'entre eux étaient égyptiens, près de 40 000 ressortissants de pays tiers se sont également présentés à la frontière où ils ont dû attendre leur rapatriement. Aujourd'hui, alors que cela fait déjà plusieurs mois que l'actualité sur cette région ne fait plus la une, plus de 2 000 personnes y vivent toujours. Composé principalement de jeunes Soudanais célibataires, ce groupe compte également des femmes, des enfants, des malades et des personnes âgées, qui attendent qu'une solution leur soit trouvée. Même si la vaste majorité d'entre eux seront sans doute réinstallés dans des pays tiers, cela ne sera ni le cas de ceux arrivés après octobre ni de ceux qui se sont vu refuser le statut de réfugié. Du côté égyptien de la frontière, les conditions de vie sont difficiles. Un terrain a été choisi pour accueillir un nouveau camp. Travaillant en étroite collaboration avec les autorités frontalières, le HCR joue un rôle vital en apportant protection et assistance aux réfugiés.

À la frontière : bloqués à Saloum

L'apatridie au Bangladesh : Les Biharis

Le sort des Biharis, dont les ancêtres ont rejoint le Bangladesh depuis l'Inde suite à l'indépendance et à la partition du sous-continent indien en 1947, est lié à la séparation du Bangladesh et du Pakistan. L'est du Pakistan est devenu l'Etat indépendant du Bangladesh en 1971. Alors que de nombreux Biharis ourdouphones ont été transférés au Pakistan, près de 300 000 autres sont restés au Bangladesh. Pendant de nombreuses années, leurs droits en tant que citoyens n'ont pas été reconnus. Un grand nombre d'entre eux vivaient dans des camps et des zones d'installation spontanées et, de ce fait, ils n'avaient qu'un accès limité à l'éducation et ils éprouvaient des difficultés à trouver du travail.

En 2008, une décision de principe de la Haute Cour bangladaise a accordé la citoyenneté bangladaise aux ourdouphones. Le gouvernement a accordé le droit de vote aux adultes juste à temps avant les élections générales de décembre 2008 et leur a délivré des cartes d'identité nationale. Aujourd'hui cette population demeure une minorité linguistique ayant besoin de logements décents et d'un meilleur accès à l'emploi.

On compte environ 12 millions d'apatrides à travers le monde. Ces individus sont pris au piège d'un vide juridique et bénéficient d'un accès limité aux droits fondamentaux.

L'apatridie au Bangladesh : Les Biharis