Détresse et longue agonie en Méditerranée

Articles d'actualité, 13 mai 2011

© HCR/H.Caux
Les trois amis éthiopiens déambulent parmi les tentes du camp de Choucha en Tunisie. Ils ont survécu durant deux semaines alors que leur bateau dérivait en Méditerranée.

CAMP DE CHOUCHA, Tunisie, 13 mai (HCR) Bayisa* a déjà beaucoup souffert durant sa courte vie, mais rien ne l'avait préparé, lui et ses deux amis, Gudissa* and Nagassa,* à une terrible épreuve, dont ils se remettent à peine, en haute mer entre la Libye et l'Italie.

Durant leur vaine tentative de rejoindre l'Italie par bateau, 63 des 72 passagers ont agonisé jusqu'à la mort alors que des navires et des hélicoptères croisant non loin de l'embarcation ne se seraient pas arrêtés et n'auraient pas secouru les passagers. Et Bayisa est de retour en Afrique du Nord.

Cet Ethiopien oromo, extrêmement mince et au visage émacié, s'est entretenu, au côté de deux amis, avec des employés du HCR jeudi dans le camp de Choucha. Ce camp a été établi près de la frontière entre la Tunisie et la Libye, pour fournir un abri à des centaines de milliers de travailleurs migrants et de réfugiés fuyant la guerre civile ayant débuté en Libye début février.

Bien que la communauté oromo soit le plus important groupe ethnique en Ethiopie, ses membres ont subi la persécution de la part de plusieurs gouvernements depuis des décennies. Bayisa a expliqué avoir fui vers le Soudan après que son village ait été réduit en cendres en 2007 par la police, qui avait accusé sa famille de bergers d'aider des rebelles anti-gouvernementaux.

Il est arrivé en Libye en janvier 2008 après un long voyage et il s'est enregistré auprès du bureau du HCR à Tripoli, pour déposer une demande d'asile. Il raconte avoir toutefois été arrêté dans les rues de la capitale et détenu durant trois mois dans une cellule de prison bondée car il n'avait pas de document d'identité.

Comme d'autres Africains originaires de la région sub-saharienne, il a également subi des propos racistes et la discrimination de la part des Libyens. « Quand la guerre a commencé en Libye en février, j'ai eu peur et j'ai arrêté de sortir de chez moi pour chercher du travail », a-t-il indiqué. « Les enfants libyens me jetaient des pierres dans la rue, ils me demandaient de l'argent et m'insultaient, en me disant que j'étais un esclave noir. »

Bayisa et ses deux amis oromos, Gudissa and Nagassa, ont alors décidé de tenter la traversée de la Méditerranée vers l'Europe. « Un voisin soudanais m'a dit qu'un bateau partirait le 25 mars. Il nous a déposés tous les trois au port un soir. J'ai payé 800 dollars à un passeur libyen », a-t-il affirmé.

A bord de ce bateau de 12 mètres de long se trouvaient des Ethiopiens, des Erythréens, des Nigériens, des Soudanais et des Ghanéens. Vingt d'entre eux étaient des femmes et il y avait deux enfants. Ils avaient payé pour rejoindre l'île de Lampedusa, au sud de l'Italie, mais ils devaient manœuvrer le bateau eux-mêmes.

« Nous sommes passés non loin d'un important navire militaire, ayant toutefois refusé de nous laisser monter à bord. Nous avons également vu un hélicoptère militaire qui nous a survolés », a indiqué Bayisa qui n'a pas réussi à identifier le port d'attache de ces navires militaires.

Toutefois les passagers sont restés optimistes jusqu'à ce que les réserves de carburant se soient épuisées et qu'ils aient commencé à dériver en direction des côtes libyennes. « Un second hélicoptère nous a survolés et a largué des biscuits et de l'eau potable. Puis nous sommes passés à côté d'un autre navire militaire, mais ils ont juste pris des photos de nous et le vaisseau est parti », s'est rappelé Bayisa.

Cette épreuve a duré deux semaines. Les réserves d'eau potable et de vivres se sont également épuisées et les passagers ont commencé à manger du dentifrice, à boire de l'eau de mer et même leur propre urine. « Chaque jour, des personnes mouraient de déshydratation, d'insolation, de faim? Nous gardions leur corps un ou deux jours [avant de le jeter à la mer], espérant accoster bientôt et leur offrir des funérailles convenables. Parfois nous ne savions pas s'ils étaient dans le coma ou s'ils étaient vraiment morts », a indiqué le jeune Ethiopien.

« Une femme éthiopienne est décédée avant son bébé de deux ans. Le petit garçon a pleuré en permanence, il cherchait sa mère. Il est mort trois jours après. »

Bayisa a lui aussi vu la mort en face, sous le soleil brulant. D'autres ont perdu la tête et au moins quatre passagers se sont suicidés en sautant par-dessus bord avant que le bateau n'arrive en Libye près de la ville de Zlitan, à l'est de Tripoli. Il restait seulement 11 passagers, mais une femme est décédée sur la plage.

Les 10 hommes rescapés ont marché jusqu'à Zlitan, où ils ont été arrêtés par la police libyenne. Ils ont été emmenés dans un hôpital puis en prison où ils ont reçu de l'eau, du lait et des dattes. Deux jours après, un autre survivant est décédé.

Bayisa a expliqué qu'ils avaient ensuite été transférés dans une prison à Tripoli. « Les conditions d'hygiène étaient déplorables, les toilettes étaient tout le temps bouchées. Dans notre état de faiblesse, nous sommes facilement tombés malades », a-t-il expliqué, ajoutant qu'ils avaient réussi à sortir grâce à un ami éthiopien qui a payé 900 dollars à la police. Bayisa et ses deux amis ont pris un taxi vers le point de passage frontière de Ras Adjir en Tunisie avant d'être transférés à Choucha le 6 mai.

L'agence des Nations Unies pour les réfugiés leur fournit une aide à tous les trois en Tunisie et recherche pour eux une solution. « Je veux demander l'asile : je ne peux pas retourner en Ethiopie, je serais tué ou arrêté là-bas », a-t-il expliqué. « Je veux juste vivre dans un pays en paix, peu importe où, mais en paix. »

* Noms fictifs pour des raisons de protection

Par Hélène Caux au camp de Choucha, Tunisie

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