Allocution prononcée par M. Poul Hartling, Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés et Président du Comité Nansen, à l'occasion de la remise de la Médaille Nansen à Son Eminence le cardinal Paulo Evaristo Arns, archevêque de São Paulo, le 7 octobre 1985

Discours du Haut Commissaire, 7 octobre 1985

Monsieur le Président,

C'est un honneur tout particulier pour moi, au nom du Comité Nansen, de souhaiter la bienvenue parmi nous à Son Eminence le cardinal Paulo Evaristo ARNS, archevêque de São Paulo, qui a bien voulu venir à Genève pour y recevoir la Médaille Nansen.

Qu'un homme qui, par son esprit et son œuvre, a eu une influence si profonde sur la défense des droits de l'homme soit honoré cette année, en ce mois d'octobre, où l'Organisation des Nations Unies célèbre son quarantième anniversaire, est pour moi une coïncidence significative.

Il y a aussi 40 ans, presque jour pour jour, certains d'entre nous s'en souviendront, que la Commission préparatoire de l'ONU, dont le Brésil était membre, a décidé de mener une action dans le domaine des droits de l'homme et reconnu l'extrême urgence du problème des réfugiés. Les délibérations qui ont eu lieu par la suite ont conduit la première Assemblée générale à proclamer que le problème des réfugiés était international par son ampleur et sa nature, ce qui ne s'est pas démenti jusqu'ici.

Rares sont ceux qui auraient cru à l'époque que les problèmes des réfugiés et des personnes déplacées tout d'abord vus comme un phénomène temporaire s'étendraient à tant de pays au fil des années et qu'ils deviendraient une responsabilité permanente de la communauté internationale. Telle est, hélas, la réalité aujourd'hui, avec toutes ses conséquences.

Le nombre des personnes déracinées en raison de catastrophes causées par l'homme est passé de centaines de milliers à des millions. L'extension géographique du problème est allée de pair avec l'augmentation du nombre des Etats ; il faut donc continuellement mettre au point des formes d'aide et de protection de plus en plus diverses. Quand une nouvelle situation de réfugiés surgit, il est capital que la notion d'asile soit toujours respectée et que le travail de protection soit pleinement compris. Peut-être y a-t-il lieu d'apporter des ajustements au système juridique en vigueur, mais ce qu'il faut avant tout, c'est compatir, aux souffrances humaines et les comprendre en donnant soi-même l'exemple, et en sachant, par inspiration et conviction, persuader les autorités en place et exposer la détresse des êtres humains à la face du monde. C'est là ce qu'a réalisé le cardinal Arns au cours de ses années de foi inébranlable en l'humanité, de dur labeur et de persévérance inlassable.

Bien avant la seconde guerre mondiale, son pays natal, le Brésil, comme d'autres pays d'immigration traditionnelle, a accueilli de nombreux réfugiés, surtout d'Europe. Ils y ont été traités comme les autres immigrants et considérés comme de futurs citoyens.

Membre fondateur de l'Organisation des Nations Unies, membre du Comité intergouvernemental pour les réfugiés avant la guerre, du Conseil de l'Organisation internationale pour les réfugiés, du CIME et de tous les comités des Nations Unies qui s'occupent des problèmes de réfugiés, et partie également à la Convention de 1951 et au Protocole de 1967, le Brésil continue d'accueillir des réfugiés migrants. Il a désigné plusieurs de ses juristes les plus éminents pour siéger à la Commission des droits de l'homme de l'Organisation des Etats américains et est devenu partie à la Convention de Caracas de 1954 sur le droit d'asile. Plus tard, dans des circonstances plus difficiles, il a continué à respecter le principe de l'asile, suivant à cet égard l'attitude très positive de la population, de l'Eglise et de nombreuses sociétés de droit. Fidèle à une vieille tradition, il accorde aussi l'asile diplomatique, quelle que soit l'origine ou la nationalité. Ces dernières années, des réfugiés d'Asie du Sud-Est, sauvés en mer par des navires brésiliens, ont aussi été reçus dans le pays.

Depuis les années 60, le Brésil, comme d'autres pays de la région, a été confronté à l'afflux, sans cesse croissant, de demandeurs d'asile venant de pays voisins, qui par la force des circonstances n'avaient souvent pas d'autres choix que de traverser la frontière sans avoir les documents nécessaires. Les problèmes nés de ces nouvelles situations de réfugiés ont été aggravés par ceux qui résultaient d'autres bouleversements sociaux inhérents au développement industriel et au surpeuplement de grands centres urbains comme Paulo São Paulo, où le jeune évêque « Dom Paulo », c'est ainsi que les siens l'appelaient, a pris ses fonctions en 1966 et où il a mené ses activités pastorales parmi les pauvres, les ouvriers et les détenus.

Le moment était venu de s'engager dans une action novatrice pour un homme qui était pleinement attaché aux idéaux de paix et de justice et déterminé à lutter contre l'exploitation et l'oppression de ceux qu'on pourrait appeler les laissés-pour-compte. Franciscain depuis l'adolescence, érudit, écrivain, et avant tout humaniste, le Cardinal Arns a une profonde compréhension de la détresse des réfugiés et a appris à bien connaître leurs problèmes, dans toute leur complexité. A São Paulo, il a apporté un appui indéfectible au HCR dans sa tâche de protection, destinée à régulariser la situation de ceux qui avaient fui la persécution dans d'autres pays du Cône sud. Le Cardinal a remué ciel et terre pour obtenir la libération de ceux qui étaient encore en détention et, en cas d'urgence, lui-même a toujours conduit ceux qui cherchaient refuge vers un hâvre sûr, dans une église ou un couvent.

Un autre grand souci pour le Cardinal Arns était le sort des « desaparecidos » de ceux qui, arrêtés pour de prétendues raisons de sécurité d'Etat, ont par la suite disparu et dont on est resté sans nouvelles. Il a en particulier créé une commission œcuménique pour le Cône sud, « CLAMOR », qui s'occupe de cette question tragique ainsi que des problèmes des réfugiés et du trafic illicite d'enfants. Dans l'optique humanitaire de l'Eglise, la Conférence épiscopale a aussi pris une position ferme sur ces problèmes et usé de son influence parmi ses membres.

En honorant le cardinal Arns, le Comité Nansen voulait aussi rendre hommage aux autres dignitaires de l'Eglise du Brésil, dont chacun joue son rôle en cherchant à soulager la détresse des réfugiés. Une reconnaissance est due aussi aux organisations bénévoles qui souvent, à titre de partenaires opérationnels du HCR, accomplissent des tâches essentielles sur le terrain et aussi aux instituts de droit, non moins importants, qui œuvrent en faveur de la protection des réfugiés.

Pendant tout ce temps, le cardinal a ressenti le besoin de mesures juridiques concrètes pour améliorer durablement la situation des nouveaux réfugiés de la région. Dès 1972, il a créé la Commission de São Paulo pour la justice et la paix et des commissions analogues dans d'autres pays d'Amérique latine, qui sont devenues, avec l'Eglise de Notre Dame de la paix, des instruments de promotion de la défense des victimes d'oppression.

Les résultats ont été très encourageants. Au Brésil, des réfugiés admis à titre provisoire peuvent régulariser leur situation. En association avec la Société de droit de São Paulo, la Commission pour la justice et la paix a favorisé l'adoption de lois d'amnistie en Bolivie et en Uruguay, ce qui a facilité le retour de milliers de réfugiés dans leur patrie, comme dans le cas de l'Argentine. En Amérique centrale, où nombreux sont ceux qui ont été déracinés par les bouleversements sociaux et politiques, l'incertitude demeure grande quant à leur avenir. Mon espoir est que dans cette région aussi une détente générale permette un jour le rapatriement librement consenti des réfugiés.

Nous tous, nous devrions aussi nous réjouir de l'annonce faite par le Gouvernement brésilien de son intention d'adhérer à plusieurs instruments des Nations Unies dans le domaine humanitaire et social et de son adhésion récente à la Convention des Nations Unies contre la torture, problème sur lequel le cardinal Arns vient de publier un ouvrage impressionnant.

Au cours des vingt dernières années, le cardinal Arns a poursuivi son action directe sur le terrain et favorisé la protection de la masse des défavorisés et, comme en témoignent ses écrits et ses déclarations publiques, il a toujours été fermement résolu à s'attaquer aux racines de leurs problèmes, qu'il attribue au mépris pour les droits de l'homme fondamentaux et au manque de respect pour l'attribut le plus précieux de l'homme « la dignité humaine ». Dans un récent recueil de vues sur le respect des droits de l'homme, j'ai trouvé cette phrase marquante d'un expert international connu : « La plus grande menace pour les droits de l'homme est le silence ». Combien simple, et pourtant vraie, est cette phrase ; en effet, dans le domaine des droits de l'homme, la plus grande trahison consiste sans aucun doute à s'abstenir d'en dénoncer les violations. Le cardinal Arns a eu le courage de rompre le silence et de dénoncer les violations des droits de l'homme, aussi souvent et partout où il le pouvait, dans ses sermons, ses articles et ses ouvrages. Chacun de ses ouvrages semble être l'une des arches d'un pont qui mène l'humanité vers plus de tolérance, d'altruisme et de générosité.

« Comment peut-on prier et être en paix avec soi-même quand la dignité humaine est méconnue et offensée partout ? », telle est l'une des questions qu'il pose dans son livre remarquable « La défense des droits de l'homme ».

Et, ainsi qu'il l'a déclaré ailleurs dans ses écrits, pour permettre à l'homme de préserver sa dignité humaine, il faut au préalable respecter sa liberté de parole et de mouvement conformément à la Charte et, plus important encore, respecter les droits dont chacun de nous pense d'instinct qu'ils sont essentiels à notre existence même.

En s'attaquant aux racines du problème des réfugiés question fondamentale qui ne relève pas de la compétence du HCR mais à laquelle nous portons un intérêt très légitime vous, cardinal Arns, rendez un immense service à la cause des réfugiés et à la communauté des nations ; de plus, en votre qualité de Président pour l'Amérique latine de la Commission indépendante pour les questions humanitaires internationales, vous aurez, j'en ai la conviction, de nombreuses autres occasions de contribuer à la solution, et peut-être aussi à la prévention, des problèmes humanitaires tels que ceux des réfugiés, et de continuer à mettre en pratique la devise de Fridtjof Nansen, qui est gravée sur la médaille et qui dit : « LOVE OF MAN IS A PRACTICAL POLICY » (Aimer l'homme est une politique de vie).

En notre nom à tous, j'aimerais vous exprimer notre profonde gratitude pour tout ce que vous avez fait pour nous aider dans notre tâche et nous vous souhaitons tout le succès que vous méritez dans l'accomplissement de l'œuvre qui vous attend encore. Permettez-moi, avant de terminer, de citer le titre d'un autre ouvrage remarquable du cardinal Arns : « DE ESPERANCA EM ESPERANCA NA SOCIEDADE, HOJE », ce qui signifie « D'espoir en espoir dans le monde d'aujourd'hui » un espoir que j'aimerais partager avec des centaines de milliers de réfugiés qui luttent pour un avenir meilleur.

Laissez-moi vous donner lecture maintenant du certificat d'attribution de la Médaille Nansen :

LE COMITE CHARGE DE DECERNER LA MEDAILLE NANSEN, INSTITUEE PAR LE HAUT COMMISSAIRE DES NATIONS UNIES POUR LES REFUGIES,

CONSIDERANT l'importance capitale de la protection internationale des réfugiés,

CONSCIENT que des milliers de réfugiés ont trouvé un hâvre en Amérique latine où l'octroi de l'asile est une vieille tradition,

FRAPPE par la situation tragique qui, ces dernières années, a été celle des réfugiés et d'autres victimes de la persécution dans certains pays d'Amérique latine et par les graves difficultés auxquelles ils se heurtent toujours dans certains pays de la région,

RECONNAISSANT la contribution remarquable du cardinal Arne à la protection des réfugiés et d'autres groupes défavorisés de son archidiocèse, São Paulo, dans son pays natal, le Brésil, et ailleurs dans la région,

SOUHAITANT relever le rôle exceptionnel que le cardinal Arns joue en faisant prendre conscience de la détresse des réfugiés et des causes fondamentales de leurs problèmes,

DESIREUX DE RENDRE UN HOMMAGE HAUTEMENT MERITE au cardinal Arns pour la position solide et résolue qu'il a prise à l'égard de la défense des droits de l'homme et des droits des réfugiés,

DECIDE DE DECERNER LA MEDAILLE NANSEN POUR 1985 au :

CARDINAL Paulo Evaristo ARNS, ARCHEVEQUE DE SÃO PAULO

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