Des boat people risquent leur vie pour atteindre la Grèce

Articles d'actualité, 22 octobre 2007

© HCR/K.Kehayioylou
Deqa et Mahamud se retrouvent ensemble dans un centre de détention à Samos, après le décès de leur fille.

SAMOS, Grèce, 22 octobre (UNHCR) Un soir de septembre de cette année, la petite Hodan, cinq ans, embarquait dans un canot pneumatique pour entreprendre avec sa maman somalienne le voyage de sa vie. Quelques heures plus tard, elle avait rejoint les tristes statistiques comptabilisant les disparus en mer.

La petite fille et sa mère, Deqa, tentaient de passer clandestinement en Grèce par la Turquie, mais le bateau des trafiquants s'est retrouvé dans une tempête et a coulé. Un Palestinien, qui était à la barre de l'embarcation, a essayé de sauver l'enfant, mais elle était déjà morte lorsqu'ils ont atteint l'île de Samos.

Deux jours plus tard, son père Mahamud a reçu un appel téléphonique à Londres, de la part d'un ami somalien se trouvant en Turquie. « Ta femme a réussi la traversée, mais ta fille est morte », disait la choquante nouvelle. Mahamud, qui a fui la Somalie il y a 16 ans avec sa famille et a obtenu un statut de résident permanent au Royaume-Uni, s'est rendu à Samos en avion pour participer aux funérailles et rejoindre son épouse.

Hodan et un autre ressortissant somalien se trouvant sur le même bateau font partie des 100 boat people décédés ou disparus cette année dans les eaux grecques. Ce chiffre est plus élevé que les années précédentes et l'inquiétude grandit, à un moment où les statistiques de décès dans d'autres itinéraires de traversée très fréquentés semblent baisser.

La plupart des personnes faisant ces traversées sont poussées par des raisons économiques, mais certaines fuient le conflit et la persécution ces dernières font partie des personnes relevant du mandat de l'UNHCR. Le voyage de Deqa était motivé par un ensemble de raisons : des menaces contre sa famille en Somalie, le souhait de réunir sa famille et le besoin d'un traitement médical pour Hodan.

« Cette année, on observe une nette augmentation d'incidents tragiques impliquant des morts en mer [en Grèce] », indique Giorgos Tsarbopoulos, responsable du bureau de l'UNHCR en Grèce. Il cite des chiffres officiels prouvant que l'année dernière, environ neuf personnes sont mortes et 10 ont disparu en mer, alors que cette année, fin septembre, on comptait 44 morts et 54 disparus dans la mer Egée.

Les autorités grecques disent que, pour éviter d'être découverts, les passeurs utilisent de petites embarcations, qui ne sont pas en état de naviguer et qui prennent des risques en effectuant les traversées par mauvais temps.

Diamantis Bonafas, chef des autorités portuaires de Samos, a déclaré que le service grec des gardes-côtes faisait tout son possible pour sauver des vies, ajoutant que le nombre de personnes tentant la traversée avait énormément augmenté.

« Nos employés sont exténués. Bien que, depuis le début de l'année, il y ait eu plus de 40 arrestations de passeurs [aux alentours de Samos] ... la situation reste la même, c'est un marché très profitable », dit-il.

Depuis 2002, le nombre moyen de personnes arrêtées, interceptées ou secourues par les gardes-côtes grecs dans la mer Egée se situe chaque année autour de 3 000. Mais, durant les neuf premiers mois de cette année, près de 6 750 boat people ont été arrêtés sur les seules îles de Samos et Lesbos.

Diamantis Bonafas se souvient très bien de la nuit où Hodan est morte. « Les gardes-côtes grecs avaient repéré l'embarcation par radar, non loin de la côte nord-est de Samos. Quand ils se sont rapprochés de la zone, le bateau avait déjà coulé à cause des vents forts. Nous avons secouru les sept survivants », s'est-il rappelé.

Le voyage tragique de Hodan a commencé il y a plusieurs années. Ses parents se sont connus en 1999 quand Mahamud est venu visiter la Somalie. Ils sont tombés amoureux, se sont mariés et ont eu trois filles, mais Deqa ne pouvait pas rejoindre Mahamud en Angleterre.

Elle a cependant décidé de quitter la Somalie après que Hodan ait été blessée dans un accident de voiture, à un moment où la situation sécuritaire se détériorait. Son oncle avait été tué et la vie devenait dangereuse pour sa famille. Deqa a pris la décision d'emmener sa fille en Turquie pour la faire soigner, mais elle a été mise en détention, avant d'être condamnée à être expulsée, car elle avait traversé à pied la frontière depuis la Syrie.

Mahamud avait prévu de voyager jusqu'à Ankara pour aller chercher sa famille, mais Deqa a pris la décision fatidique de rentrer clandestinement en Grèce, car elle craignait que la Turquie ne l'expulse sous peu, avec sa fille. « Chaque jour des gens font la traversée vers la Grèce. Il y avait aussi d'autres Somaliens là-bas », a-t-elle dit, ajoutant qu'elle avait payé 2 000 dollars pour la traversée.

Les destinations courantes, comme Samos, Lesbos et Chios, ne sont pas éloignées de la Turquie, mais les mers deviennent très dangereuses si le temps est mauvais. Mais lorsqu'ils ont embarqué avec six autres Somaliens et un Palestinien, le 23 septembre à minuit, les conditions étaient calmes.

La situation s'est rapidement détériorée. « Lorsque nous sommes arrivés dans les eaux grecques, il y avait des vents tempétueux et de la houle, qui avaient déjà forcé le Palestinien à revenir deux fois dans les eaux turques », se souvient Deqa, ajoutant que le bateau a ensuite chaviré.

« J'étais pétrifiée. J'ai senti que je n'aurais pas la force de survivre. Mais qui allait prendre soin de mon bébé si je mourrais ? Mahamud et ma famille pensait que j'étais toujours à Ankara », a-t-elle raconté. Deqa a dit qu'elle essayait de réconforter et d'encourager Hodan, en pleurant : « Tiens bon, mon bébé, on va s'en sortir. »

Le Palestinien a alors fait son possible pour secourir l'enfant, en abandonnant le bateau renversé et en se dirigeant vers la côte. C'est la dernière fois que Deqa a vu sa fille de cinq ans, et elle sera toujours hantée par les derniers mots que Hodan lui a adressés : « Cette fois-ci, je n'y arriverai pas. »

Par Ketty Kehayioylou à Samos, Grèce

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