Pour les Tchétchènes, la Pologne n'est pas assez à l'Occident

Articles d'actualité, 5 décembre 2005

© YumeVision Reporters/S.Connrad & K.Petrovskaya
De nombreux demandeurs d'asile tchétchènes, comme ces quatre femmes, ne situent pas la Pologne comme leur pays de destination finale mais l'Union européenne n'est pas d'accord.

VARSOVIE, 5 décembre (UNHCR) Shema soulève péniblement le fauteuil roulant dans lequel est assise sa fille adolescente pour descendre les escaliers. Elles vivent au second étage du centre de réception de demandeurs d'asile en Pologne. Il n'y a pas d'ascenseur, alors la frêle femme aux cheveux gris, âgée d'environ 40 ans, se bat pour monter et descendre le fauteuil roulant deux fois par jour afin que sa fille prenne l'air.

« J'ai un rêve : voir marcher ma fille », dit Shema. « Je sais que certaines personnes peuvent être opérées dans d'autres pays. Je ne sais pas pourquoi je ne peux aller où je veux, pour soigner mon bébé. Je suis bloquée ici en Pologne. »

Shema croit que partir vers l'ouest résoudrait tous ses problèmes. Elle ne veut entendre une autre opinion que la sienne. Elle n'écoute pas les médecins qui disent que sa fille ne pourra jamais marcher, pas plus que les demandeurs d'asile, renvoyés vers la Pologne, qui lui ont dit que l'ouest « magique » n'est pas le paradis dont elle rêve, ni bien sûr les agences non gouvernementales qui tentent de trouver des solutions simples pour faciliter la vie de Shema comme par exemple déménager la famille au rez-de-chaussée.

Ils sont des milliers de demandeurs d'asile tchétchènes en Pologne qui, comme Shema, sont convaincus que la Pologne ne peut pas les aider. Ils ne sont pas intéressés par les modestes possibilités qui existent là, et sont déterminés à rechercher une vie meilleure ailleurs.

Bien que le nombre de demandeurs d'asile arrivant en Pologne semble baisser 5 900 au 25 novembre 2005 (en baisse par rapport au total de 6 900 en 2003 et 8 100 en 2004) le pourcentage de Russes (dont la grande majorité est tchétchène) a augmenté de 81 % sur le total de 2003 à quelque 95 % pour 2005.

Bien que la Pologne soit devenue un pays membre de l'Union européenne depuis plus d'un an, les Tchétchènes ne considèrent toujours pas que l'Europe commence là. Espérant une assistance plus importante, ils sont rapidement déçus par le niveau rudimentaire des centres de réception polonais et par les possibilités limitées pour l'intégration.

Les 16 centres polonais de réception accueillent près de 3 500 demandeurs d'asile, principalement des Tchétchènes ressortissants de la Fédération de Russie. Ils sont hébergés et reçoivent des soins de santé, des rations alimentaires et un peu d'argent de poche.

Malgré ses ressources limitées, le Bureau polonais pour le rapatriement et les étrangers fait tout son possible pour améliorer les conditions de vie dans les centres de réception. Mais les demandeurs d'asile trouvent toujours un motif pour se plaindre :

« Nous avons une seule machine à laver pour environ 100 personnes. »

« Nous n'avons jamais vu d'aussi gros cafards. »

Il n'y a pas non plus assez d'équipements sportifs et pas assez d'espaces de jeux ; pas de bibliothèque, seulement un poste de télévision. Les équipements scolaires pour les enfants sont limités et l'assistance médicale n'est pas satisfaisante selon eux.

Néanmoins, pour des personnes ayant fui la violence et les persécutions, les centres sont indéniablement un havre de sécurité. « La raison de toutes ces plaintes et ces frustrations n'est pas vraiment le problème des conditions de vie, mais plutôt le manque de perspectives pour l'avenir », souligne Manana Anjaparidze, de Médecins Sans Frontières, qui mène un projet d'assistance psychologique en Pologne.

Seul un faible pourcentage de Tchétchènes peut espérer acquérir un statut de réfugié en Pologne. Sur plus de 8 200 individus dont les cas ont été examinés entre le 1er janvier et le 25 novembre (dont a priori plus de 90 % étaient Tchétchènes), seulement 283 se sont vus accorder le statut de réfugié ; 1 631 autres se sont vus accorder un « séjour toléré » c'est la dénomination polonaise pour la protection subsidiaire et 2 114 ont été rejetés. L'examen du cas de 4 212 autres (51 % du total des procédures) s'est terminé, mais sans décision substantielle.

Apprendre à vivre en Pologne, même pour ceux qui ont un statut légal leur permettant de rester, peut être extrêmement difficile pour les familles tchétchènes qui ont tendance à être nombreuses. Ces dernières années, la Pologne a mis en place des programmes d'intégration pour les réfugiés nouvellement reconnus. Cela concerne notamment l'éducation et des mesures pour aider les réfugiés à intégrer le marché du travail.

Mais « le séjour toléré » le statut dont bénéficient environ 85 % d'entre eux, reconnus comme ayant besoin de protection ne fournit à ses bénéficiaires que très peu voire aucun moyen de subsistance. Même si ce statut donne droit à un permis de travail, trouver un emploi est extrêmement difficile dans ce pays qui connaît un taux de chômage de 18 %. En réalité, beaucoup des étrangers « tolérés » se retrouvent sans abri et sans emploi. Certains décident de recommencer une procédure d'asile, seulement pour pouvoir demeurer dans les centres, alors que d'autres tentent d'aller plus loin à l'ouest.

Beaucoup de Tchétchènes partent sans même attendre la décision des autorités en charge de l'asile. Plus de la moitié des cas traités entre le 1er janvier et le 25 novembre 2005 ont été abandonnés principalement parce que les demandeurs ont disparu de la Pologne.

« Pour être franche avec vous, je ne veux pas rester ici », dit Masha, requérante d'asile tchétchène. « Je souhaite une nouvelle vie, mais ici il n'y a aucun espoir. J'étais auparavant en France mes enfants allaient à l'école, tout allait bien, mais ils nous ont renvoyés. » Elle fait partie du nombre de plus en plus important de personnes qui ont essayé de quitter la Pologne mais qui sont renvoyées dans le cadre de la Réglementation Dublin II. « J'essaierai encore », ajoute-t-elle.

Selon la Réglementation Dublin II, entrée en vigueur en février 2003, il n'est plus possible pour les demandeurs d'asile de choisir le pays dans lequel ils souhaitent présenter leur demande d'asile. Désormais ils doivent déposer leur demande d'asile seulement en principe dans le premier pays membre de l'Union européenne où ils posent le pied. Pour ces Tchétchènes, il s'agit de la Pologne où ils ne veulent pas rester.

Beaucoup de Tchétchènes sont persuadés que Dublin II est un concept polonais, et que c'est la Pologne qui demande leur retour depuis les autres pays de l'UE. De telles incompréhensions, des idées fausses et des suspicions latentes s'ajoutent aux tensions entre les demandeurs d'asile et les équipes de travailleurs sociaux polonais.

Beaucoup de Polonais travaillant avec les demandeurs d'asile tchétchènes sont relativement habitués au fait que les Tchétchènes considèrent la Pologne comme un pays de transit, que, parfois, ils ne remarquent même pas ceux qui voudraient vraiment rester. Et il y en a certains : une infirmière, un docteur et un avocat, certains cuisiniers ils ont tous des difficultés, mais ils se débrouillent. Leurs enfants vont à l'école. Ils se sont fait des amis parmi les Polonais et leur ont fait goûter la nourriture tchétchène. Maintenant on trouve même quelques pâtisseries à Varsovie qui proposent de délicieux « gâteaux tchétchènes ».

Cependant, pour que la Pologne devienne un pays de destination pour les Tchétchènes nécessite davantage qu'une plus grande demande de gâteaux. C'est pourquoi la plupart des Tchétchènes décident de partir et de rechercher une nouvelle vie ailleurs. Comme la Réglementation Dublin II ne leur permet pas de transiter par la Pologne pour se rendre dans d'autres pays européens, ils s'en remettent à des passeurs. Pour la seule année 2004, les gardes-frontières polonais ont arrêté 178 groupes organisés de clandestins. Les passeurs étaient des citoyens russes, beaucoup sont d'ailleurs eux-mêmes d'ethnie tchétchène.

« Chaque semaine, nous recevons plusieurs personnes renvoyées vers la Pologne dans le cadre de Dublin II », dit un représentant des gardes-frontières à l'aéroport Okecie de Varsovie. « Nous voyons un nombre de personnes, sans cesse en augmentation, qui sont renvoyées régulièrement quelquefois pour la seconde ou troisième fois. »

Aussi, dans la recherche de la « terre promise » à l'ouest, beaucoup de Tchétchènes sont pris dans un cercle vicieux : ils arrivent en Pologne et demandent l'asile, puis ils paient pour un transfert clandestin vers l'ouest, ils sont arrêtés et renvoyés vers la Pologne, ils retournent dans les mêmes centres d'où ils s'enfuient encore une fois, passent dans la clandestinité, se font reprendre et sont à nouveau renvoyés....

Par Agnieszka Kosowicz à Varsovie

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Ingouchie

Lorsque le conflit a éclaté entre troupes gouvernementales et forces rebelles en Tchétchénie, en 1999, plus de 200 000 personnes ont fui, la plupart vers l'Ingouchie voisine. En décembre 2003, quelque 62 000 déplacés internes de Tchétchénie s'entassaient encore dans des installations temporaires ou des logements privés. Ceux qui vivaient dans les installations temporaires étaient continuellement menacés d'expulsion par des propriétaires désireux de récupérer leurs bâtiments.

Environ 7900 autres Tchétchènes et Ingouches déplacés de Tchétchénie vivaient en outre dans les camps de Satsita, Sputnik et Bart.

Les autorités russes ne cessaient d'appeler à la fermeture des camps et au retour des personnes déplacées de Tchétchénie. Trois camps avaient fermé au cours de 2003 - le camp Iman à Aki Yurt, le camp B " Bella " et le camp A " Alina ", les trois autres ont fermé entre mars et juin 2004. Il n'est resté, aux 52 000 déplacés qui ne voulaient pas retourner en Tchétchénie, que l'option de se trouver un abri dans des installations temporaires en Ingouchie ou dans des logements privés.

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